« (…) C’est là que l’on conduit les malditos, les maudits. Les méthodes d’endoctrinement consistent à frapper les détenus avec un tuyau, à leur envoyer des décharges électriques ou à les asperger d’eau pour les laisser grelotter de froid, nus, sur le sol en béton. » Cette scène est tirée de Cartel, un polar traversé par la violence. Ce sont des hommes qui frappent des hommes. Pendant 879 pages. Cette évidence froide me frappe. Bien sûr cela est un roman et il répond à ses propres codes. Bien sûr je ne fais partie d’aucun cartel. Pourtant, j’ai été victime d’agressions sexuelles dans ma tendre enfance, et, aussi étrange que cela puisse paraître, je me suis reconnu dans ce livre.
Ce polar est à l’image du monde qui nous entoure. Il retranscrit la violence des hommes envers les hommes. Et ce serait une norme qu’il ne serait même pas nécessaire de questionner, elle ferait partie de la nature du masculin, semblent nous dire les polars, films et chansons. C’est l’une des réalités que j’ai apprises lors de mes agressions sexuelles. Lorsque j’avais quatre ans, un adolescent bien plus grand que moi m’a conduit dans sa chambre. Il me faisait dépasser sa porte entrebâillée et pénétrer à l’intérieur. Une moquette vert jade me caressait les pieds tandis que des posters de punks aux visages hurlants me toisaient dans la lumière pâle qui traversait les volets. La démarche de mon agresseur était empreinte de progressivité, mais au bout d’un moment il me bloquait contre la cloison de sa chambre. Je me revois les omoplates contre le mur et sa carcasse face à moi — une montagne au visage potelé, si proche que je pouvais sentir son odeur de sueur. Il levait son poing au-dessus de moi. Ça, c’est la partie du livre que je comprends, celle où un homme assoit sa domination sur un autre homme.
Mais il y a l’autre partie du livre que je ne comprends pas, celle qui n’est pas écrite mais que l’on lit entre les lignes. Puisqu’un homme est un homme, et qu’un homme est violent, qu’est-ce qu’un mec sans cette violence ? C’est une question que je me suis longuement posée. Au cours des agressions, je me suis protégé par ce qui me semblait alors être le seul outil disponible : rester passif. Lorsque mon agresseur me demandait de ne pas ouvrir la porte de sa chambre et de rester à l’intérieur avec lui, je m’exécutais. Lorsqu’il s’allongeait sur le lit et me demandait de réaliser l’objet de ses curiosités, je m’exécutais. Lorsqu’il me priait de garder tout cela pour nous deux et de ne pas en parler aux adultes, je m’exécutais. Cette même stratégie — se taire, se plier, ne jamais provoquer — je l’ai emportée avec moi bien après avoir quitté cette chambre. Cette histoire n’était qu’un chapitre : des mecs, j’allais en retrouver pendant toute ma scolarité.
Heureusement pour moi, je n’ai jamais été harcelé à l’école. Pourtant les pages de mon enfance avaient laissé des traces. Le long de ma scolarité j’ai trainé avec ce gars chétif long comme une allumette ou ce gamer qui porte d’éternelles lunettes rondes sur le bout du nez. On se retrouvait sur les chaises vertes et rouges placées sous l’escalier pour éviter les bandes de mecs avec des casquettes à l’envers. Avec cette bande je me sens bien car ils sont comme moi incapable de faire mal à une mouche. C’est un jeu d’équilibre : je ne peux pas devenir un bourreau, il faut donc que j’évite de devenir un bouc émissaire. Je m’habille dans des jeans passe-partout. J’obtiens des notes proches de la moyenne. Je ne soutiens pas les regards des autres. Chaque journée qui se tourne sans accrocs est un soulagement. Mon angoisse, c’est que ma fragilité fasse de moi une victime que l’on harcèle, comme Édouard Louis, un auteur que je ne découvrirai que bien plus tard et auquel je m’identifie encore aujourd’hui. Je le cite : « Je ne sais pas si les garçons du couloir auraient qualifié leur comportement de violent. Au village les hommes ne disaient jamais ce mot, il n’existait pas dans leur bouche. Pour un homme la violence était quelque chose de naturel, évident. » J’ai treize ans et je me regarde dans la glace. Elle est où, la violence, dans ce corps à moi ?
Depuis, quelques pages se sont écornées, et j’ai maintenant trente-deux ans. J’ai l’impression d’être passé entre les mailles du filet : les hommes n’ont pas abusé une seconde fois de moi. J’ai pourtant eu la sensation de jouer sur un fil, et quand je regarde en arrière, je me demande encore comment j’aurais pu exister autrement parmi les garçons. La violence des hommes me semble toujours aussi réelle. Je la vois autour de moi, chez les autres garçons, et je ne parle plus de la brutalité de Cartel, mais de cette violence ordinaire, celle des livres d’Édouard Louis. Dans un monde idéal, j’aimerais qu’aucun garçon ne puisse se reconnaître dans ces deux livres ; mais je sais aujourd’hui que c’est une vision utopique. Il faut continuer d’écrire, car c’est peut-être cela, dans mon rapport aux hommes, qui m’aura le plus manqué : ne pas avoir mes propres pages.
