J’ouvre la porte de l’appartement et le silence m’envahit. C’est un silence lourd, celui dans lequel on perçoit le ronronnement du frigo dans la cuisine, le cliquetis de la prise à l’entrée. C’est un soupir qui m’apaise et qui m’irrite à la fois. Comme chaque jour depuis mes quatre ans, aujourd’hui encore, je me suis tu. Je ne sais faire que cela : me taire. J’entre donc et je me dirige vers la salle de bain. Je me déshabille, puis je me regarde dans le miroir. J’y vois un corps long et blanc. À quatre ans, j’ai été abusé sexuellement, et rien ne parvient à sortir de ce grand corps qui flotte. Depuis vingt-cinq ans, je laisse ce silence sommeiller en moi.
Les raisons de ce mutisme sont multiples. Si la culpabilité est un motif fréquent chez les victimes, ce ne fut jamais le mien. C’est une autre raison, moins connue, que j’ai comprise en lisant Si c’est un homme de Primo Levi. Loin de moi l’idée de me comparer à l’horreur qu’il a vécue, déporté dans les camps de concentration ; mais en relisant ce passage, j’ai reconnu quelque chose d’essentiel. Il raconte ce songe qu’il fait là-bas : « Ils sont tous là à écouter le récit que je leur fais (…). C’est une jouissance intense, physique, inexprimable que d’être chez moi, entouré de personnes et d’avoir tant de choses à raconter : mais c’est peine perdue, je m’aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont même complètement indifférents : ils parlent confusément d’autre chose entre eux, comme si je n’étais pas là (…) » Ce passage m’a glacé. Non seulement parce que Primo Levi raconte l’horreur, mais parce que son rêve contient une horreur supplémentaire : celle de parler et de ne pas être entendu. Mais ce n’est pas tout, voilà ce qu’il dit ensuite : « Mon rêve est là devant moi encore chaud, et moi, bien qu’éveillé, je suis encore tout plein de son angoisse : et alors je me rappelle que ce rêve n’est pas un rêve quelconque, mais que depuis mon arrivée, je l’ai fait déjà je ne sais combien de fois, avec seulement quelques variantes dans le cadre et le détail. Maintenant je suis pleinement lucide, et je me souviens également l’avoir raconté à Alberto, et qu’il m’a confié, à ma grande surprise, que lui aussi fait ce rêve, et beaucoup d’autres camarades aussi, peut-être tous. » Ce rêve n’est pas seulement le sien, Alberto le fait lui aussi, comme beaucoup d’autres détenus, peut-être tous.
Les victimes de violences sexuelles portent-elles toutes cette peur ? Dans Triste tigre, Neige Sinno décortique la violence de son enfance, qu’elle vit à cause de son beau-père depuis ses 7 ans. Elle est prisonnière du même foyer que lui et dans l’extrait cela fait plus de 5 années qu’elle subit ces vices. Elle se trouve dans la cuisine avec sa mère et sa sœur et fait la vaisselle en frottant rageusement les assiettes « Je pense à la phrase que je pourrais dire : « Il me viole depuis que je suis toute petite. C’est pour ça que je le déteste. Il ne fait que me violer. » (…) Mais je ne dis rien. Je finis la vaisselle. Je ne dis rien mais je sais que j’ai ce pouvoir. Il me fait peur mais me rend fière aussi. Je sais que la famille repose sur moi. Je sais que ma parole est capable de faire advenir des choses. Mon silence aussi. Je suis orgueilleuse dans mon secret, face à moi-même, je veille jalousement sur mes pouvoirs. » Aucune victime ne veut garder les atrocités d’une violence sexuelle. Mais Neige Sinno se tait par crainte d’une situation plus menaçante que la sienne : une situation dans laquelle elle a témoigné et personne n’est venue la secourir. Aussi dérangeant et abstrait que cela puisse paraître, Neige Sinno préfère garder le secret plutôt que perdre ce bout d’espoir qui la retient. Garder le secret, c’est encore maîtriser quelque chose, parler c’est s’exposer au risque de perdre le fil.
Cette crainte m’a beaucoup tenu, elle a été un pilier de mon silence. Je voyais partout des raisons de maintenir debout cette crainte. Dans Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan écrit sur sa mère Lucile. Cette dernière est victime d’inceste par son père et, bien des années plus tard, à l’âge de 31 ans, elle écrit une lettre de dénonciation qu’elle adresse à ses proches. Un coup d’épée dans l’eau puisque la cellule familiale continuera ses vacances d’été dans la maison familiale avec le père, agresseur. Puis Delphine de Vigan écrit ceci : « Quelques mois après la rédaction de ce texte, et le silence qui entoura sa diffusion, Lucile fut internée pour la première fois. La coordination est à l’écriture ce que le montage est à l’image. Telles que j’écris ces phrases, telles que je les juxtapose, je donne à voir ma vérité. Elle n’appartient qu’à moi. » On ne saura jamais si Lucile sombre dans la folie à cause de cet acte manqué, mais cela me rappelle bien trop mes angoisses personnelles pour ne pas avoir envie de la croire. Le silence des autres a été ma peur la plus profonde : c’est le rêve de Primo Levi. Chez lui, le cauchemar recommence parce que personne n’écoute. Moi, j’ai toujours lutté pour que ce songe ne puisse pas se réaliser et quelque chose s’est passé dans l’autre sens : j’ai parlé et quelqu’un a écouté, puis quelqu’un d’autre, et encore quelqu’un. J’ai construit une parole et aujourd’hui je peux dire que je ne me suis pas réveillé dans le silence.
