4. Mon monde à moi

« Je ne saurai plus jamais, de ma vie, ce que veulent les petits garçons. Et maintenant, je sais qu’ils ne me le diront jamais. Je ne crois pas qu’ils sachent comment le dire. » est une tirade tirée du livre Dans la chambre de Giovanni de James Baldwin. Elle est prononcée par la femme du narrateur. Celle-ci apprend qu’il est homosexuel. Je l’aime bien, cette phrase. Elle parle des hommes qui ne se sentent pas comme les autres. L’homosexualité est une question récurrente chez les hommes victimes de violences sexuelles. Je me suis fait agresser par un homme et une question revient alors forcément : si cela m’est arrivé, est-ce parce qu’il a senti en moi ma part d’homosexualité ? Si c’était le cas, alors l’agression ne serait plus tout à fait anodine dans mon histoire : elle deviendrait le résultat d’une envie refoulée. C’est faux. Je le sais. Une agression est un acte non consenti. Mais trop tard : l’agresseur a fait germer un doute qui subsiste.

Je me revois dans une boum de colonie, à l’âge de 11 ans. La musique bat son plein. Les plus audacieux ont invité des cavalières. Lui est assis sur une chaise haute, il a les cheveux longs et noirs, un col en V, il a posé délicatement sa jambe au-dessus d’une autre. Je ne peux pas détacher mon regard de lui. Inévitablement, il le sent. Il se retourne et me capte. Il ne me lâchera pas du reste de la soirée. C’est un malaise à mi-chemin entre l’attirance et la peur. Aujourd’hui, je sais que ce n’est aucun des deux, c’est un trouble. Ma seule expérience sexuelle avait été avec un homme (acte non consentie) et je le vivais comme une énigme liée à mon agression.

Parfois, j’aimerais être homosexuel. C’est lâche. Parfois, j’aimerais être homosexuel ou une femme, car je ferais partie d’une minorité opprimée. Ce n’est vraiment pas beau, mais c’est dit.

Dans mon ancienne colocation, nous étions à parts égales, trois mecs et trois filles. À chaque fois que je rentrais du travail, j’étreignais la poignée de la porte d’entrée, déposais machinalement mes chaussures sur le meuble de droite et, déjà au loin, j’entendais des voix puissantes. Je n’avais pas besoin de dépasser le mur, car je savais déjà que c’étaient mes trois colocatrices qui hachaient leurs repas tout en proférant contre les inégalités de genre, les problèmes sexuels, les remarques sexistes au travail. Je me rapprochais de ce capharnaüm et, parfois, m’y incrustais. Mais plus souvent, avec mes deux autres colocataires, nous parlions des travaux de menuiserie ou de la hausse des prix de l’immobilier.

« Si je n’avais pas créé mon propre monde, je serais probablement morte dans celui des autres. » Voilà une belle phrase d’Anaïs Nin. J’ai longtemps cherché un endroit où avoir ma place, où il serait facile de parler, discuter, parce qu’on pourrait se comprendre sans les mots. Au loin, j’ai toujours regardé la communauté LGBTQI+ avec délectation. Je n’en fais pas partie, pourtant il me semble que là-bas, des gens incompris se comprennent.

En 2024, je prends contact avec « En Parler », une association qui regroupe des victimes de violences sexuelles. Le soleil tape violemment sur l’asphalte. Je ferme la porte derrière moi et je traîne mes godasses qui s’accrochent au bitume. C’est la troisième fois que je participe au groupe de parole et j’en sors soulagé. Nous étions une quinzaine. Assis sur des chaises en bois autour d’une table remplie de gâteaux sucrés et beurrés, cette fois-ci, j’ai réussi à rentrer dans le vif du sujet. Seul le bruit de l’horloge s’est assorti à ma voix grave. Je parle de ce qui m’est arrivé dans la chambre, la répétition, la moquette, la peur, et je parle surtout de l’après, le silence, l’école, le singe sur les épaules, la différence, les hommes. Le fait d’être un homme.J’ai des gouttes qui coulent sur le front et un visage qui a dû prendre une couleur coucher de soleil. Lorsque je termine, le singe sur les épaules est descendu d’un cran. Quatorze paires d’yeux me regardent. Elles me dévisagent. Je suis avec quatorze femmes* qui serrent les dents depuis des années, dont les agressions hantent leurs nuits, dont parfois les viols se répètent. Je viens de leur dire que c’est dur d’être un homme. Parfois. Les aiguilles de l’horloge tournent tout d’un coup plus doucement.

Lorsque je quitte la salle, j’en sors soulagé, mais je ne peux m’empêcher de penser que j’ai pu heurter, avoir été incompris ou que ma parole a été irrespectueuse.

Alors je me retourne vers Anaïs : dis-moi, il est où, mon monde à moi ?

Je crois que les petits garçons ont beaucoup de choses à dire. Et c’est vrai qu’ils ne savent pas comment le dire. Autour de cette table, j’ai témoigné et il y avait leur parole qui était immense, douloureuse, nécessaire, et dont je suis ressorti nourri. Toutes ces paroles avaient leur place, je crois, mais en sortant, une question est restée avec moi : où sont les petits garçons qui sont devenus grands ?

Peut-être qu’ils sont là, quelque part, à apprendre à se parler.

* Au cours de ces trois séances, j’ai rencontré un autre homme, lui aussi victime. Et bien que j’émette ici un regard critique sur l’association, ce n’est rien comparé à ce qu’elle m’a apporté. Cette association est incroyable, je suis reconnaissant de la présence de toutes les victimes croisées sur mon chemin.